Entreprises pour la biodiversité

Dans le contexte de la dégradation rapide des écosystèmes naturels à travers le monde, les appels à la responsabilisation et à la mise à contribution du secteur privé dans la protection et la restauration de la biodiversité et des capitaux naturels se multiplient depuis plus de deux décennies. Les prises d’engagement pour la biodiversité par une diversité d’entreprises de différents secteurs, petites et grosses, individuellement ou dans le cadre d’une diversité d’initiatives collectives, sont de plus en plus nombreuses. L’effort reste néanmoins insuffisant face à l’ampleur du défi.

L’essentiel des travaux sur ce sujet se sont pour l’instant concentrées d’une part sur les enjeux (fondamentaux et prioritaires) de réduction des impacts des entreprises sur la biodiversité et d’amélioration des cadres de reporting sur les engagements pris en la matière ; et d’autre part sur la gestion des dépendances et des risques des entreprises face à la dégradation des services rendus par la nature dont elles bénéficient.

Bien que liées à ces questions, mes recherches se concentrent plus particulièrement sur une autre dimension du problème : les modalités d’implication des entreprises dans la gestion collective des écosystèmes à l’échelle des territoires et la nécessité de concevoir des modèles stratégiques, organisationnels et comptables nouveaux pour accompagner ces activités.

Cela me conduit à m’intéresser plus particulièrement aux entreprises du secteur de l’environnement appréhendées comme possibles (1) acteurs stratégiques de la protection et restauration des écosystèmes dans le cadre de nouveaux modèles d’affaires et d’entreprenariat ; (2) pionnières de nouveaux modèles d’entreprise adaptés aux réalités de l’anthropocène, reposant sur des fondements comptables renouvelés allant de la gouvernance de l’écosystème à celle de l’entreprise.

Vous trouverez ci-dessous des précisions sur les travaux de recherche réalisés jusqu’à présent sur ces questions. Voir en particulier cette publication et ce billet de blog. Je poursuis également mon engagement sur ce thème par ma participation au processus international d’expertise dans le cadre de l’étude de cadrage du futur rapport « Business and biodiversity » de l’IPBES (International Platform on Biodiversity and Ecosystem Services).

Modèles d’affaires de services aux écosystèmes

Dans la thèse, et sur la base d’un travail de terrain, je me suis intéressé aux contributions spécifiques que peuvent apporter les entreprises du secteur de l’environnement à la préservation/restauration de la biodiversité par le développement de nouvelles activités et de services pour la gestion des écosystèmes, ainsi qu’aux nombreuses questions soulevées concrètement par une telle perspective (légitimité de l’intervention d’un acteur privé dans la gestion des écosystèmes, rôles possibles dans des formes de gouvernance multi-acteurs, mesure des résultats écologiques et économiques, etc.).

Sur cette base, dans ce papier paru dans Organization and Environment, nous conceptualisons un type particulier de modèles d’affaires « de services pour la gestion des écosystèmes » (« business modèles for ecosystem management services »), où ce qui est valorisé et ce qui justifie un revenu économique légitime est la capacité reconnue d’une entreprise à contribuer à la réalisation d’objectifs de résultats écologiques convenus collectivement à l’échelle du territoire et mesurables. Cela implique non seulement le développement de nouveaux métiers (de génie et restauration écologique, de développement d’outils innovants d’évaluation des milieux naturels, d’animation territoriale, etc.), mais requiert également une réelle implication dans la gouvernance collective des écosystèmes.

Les travaux introduisent un cadre théorique général pour penser le développement de tels modèles d’affaires. Quatre modèles d’affaires sont proposés et discutés, dans lesquels les modes d’intervention stratégiques, la place relative des acteurs publics et privés,  le type de relations établies entre acteurs et de gouvernance collective mis en place, les fondements de la légitimité de l’entreprise ou encore le rôle de l’évaluation écologique varient.

La mise en oeuvre de ces modèles d’affaires repose sur le développement de comptabilités de gestion écosystème-centrées, qui permettent d’avoir une base partagée de dialogue entre acteurs, d’évaluation de la formation collective d’un résultat environnemental, et de faire reconnaître les contributions spécifiques apportées par chacun à ce résultat.

La vision développée dans ces recherches introduit ainsi une base conceptuelle alternative pour penser les rôles possibles de certaines entreprises dans la régénération des milieux naturels dans des cadres d’action collectifs contrastés et sur la base de nouvelles comptabilités écologiques. Elle s’oppose ainsi aux approches fondées sur l’attribution d’un prix à la biodiversité et/ou sur le développement d’hypothétiques « marchés de services écosystémiques » reposant sur des méthodes d’évaluation économique (sur ce point voir ce billet de blog dans Business INK).

Des bases comptables renouvelées pour des modèles d’entreprises respectueuses des limites écologiques

La perspective de développement d’un secteur économique de l’environnement interroge ainsi la place et le(s) rôle(s) stratégiques particulier(s) que des entreprises peuvent jouer dans la lutte contre la dégradation des écosystèmes dans différents formats de gouvernance collectifs sur les territoires, ainsi que les conditions d’efficacité environnementale et de légitimité de telles activités (voir ci-dessus).

Une telle perspective soulève en outre plus profondément la question des finalités et des missions de ces entreprises, leurs modes de gouvernance et d’accountability et les formes de reconnaissance des valeurs qu’elles créent, qui dépassent et relativisent le seul objectif de génération d’un profit économique.

Par ailleurs, au-delà des seules entreprises du secteur de l’environnement, c’est l’ensemble des secteurs d’activités impactants la biodiversité dont il faut engager la transformation, et c’est la notion même d’entreprise et de leurs responsabilités au regard des limites écologiques qu’il faut s’atteler à repenser à l’ère de l’anthropocène.

Ces questionnement font l’objet de travaux de recherches menés notamment avec A.Rambaud sur la question de l’entreprise écologique (voir par exemple ici), sur l’articulation entre les comptabilités écosystème-centrées et la méthode CARE (voir par exemple ici et ici, ce rapport et cette vidéo), ainsi que dans le cadre de l’équipe pluridisciplinaire de recherche réunie au sein du programme « Entreprises humaines: Ecologie et philosophies comptables » au Collège des Bernardins.

© Copyright - Clément FEGER